Lundi 8 Octobre 2007 -- L’Algérie traverse une double transition, démographique et épidémiologique, qui exige une politique sanitaire nationale à la hauteur des nouvelles exigences.
Ce constat a été fait par un groupe de médecins, conduit par le professeur Pierre Chaulet, actuellement expert-consultant de l’OMS, dans la soirée du samedi. Au cours de la rencontre consacrée à la santé et la population à l’horizon 2020, et organisée par la Coordination républicaine, à Riadh El-Feth (Alger), les spécialistes ont parlé des mutations observées chez la population algérienne, qui est en train de “vieillir”, notant que les moins de 20 ans représentent seulement un taux de 40%. Par ailleurs, l’espérance de vie est de 74 ans, alors qu’elle n’était que de 53 ans en 1962, à l’indépendance de l’Algérie. Selon eux, cette espérance de vie se rapproche “plus ou moins de celle des pays de l’Europe du Sud, qui est de 78 ans”.
Ils ont aussi relevé que cette transition démographique induit inévitablement une transition épidémiologique, qui s’exprime à travers de nouvelles pathologies. De l’avis de Rachid Bougharba, professeur en cardiologie, les maladies transmissibles (contagieuses) ont baissé à 32,8%, contrairement aux maladies non transmissibles, “connues comme des maladies des pays riches”, qui connaissent une évolution. Ces dernières sont près de 59%, intégrant notamment des maladies cardiovasculaires, des cancers, des affections respiratoires, le diabète et l’hypertension. “Nous avons des maladies des pays sous-développés et des pathologies des pays industrialisés”, a déclaré le Pr Bougharba, en révélant la cherté des soins de ces maladies. “Il faut faire face à une véritable épidémiologie des maladies, car nous avons affaire à des infections chroniques exigeant des soins dans le long terme”, a-t-il averti.
La rencontre de Riadh El-Feth a été l’occasion d’approcher le système de santé algérien, qui avait enregistré des “progrès”, malgré des imperfections qui affichent aujourd’hui leurs “limites” et qui suscitent des “frustrations” et “le manque de confiance”. “Le progrès fait plaide pour une critique. Il faut amener les décideurs à faire en sorte que l’opinion publique soit avertie, pour l’amélioration des conditions de vie et celles de la santé”, a souligné Rédha Malek, le président de l’ANR, également membre de la Coordination républicaine.
On retiendra, de l’état des lieux, de nombreuses carences, voire des dysfonctionnements, se traduisant à travers l’absence de vision stratégique et de culture de “continuité” au niveau ministériel, la désarticulation du système de santé, l’insuffisance des ressources financières et matérielles, les défections en matière d’information sanitaire et de politique du médicament, les problèmes de coordination et l’inexistence de structures sanitaires plus adaptées à la situation présente, ainsi que la faiblesse de la politique de maintenance des équipements. Sans oublier les interférences de plus en plus affirmées de l’industrie médico-pharmaceutique, ce nouvel acteur du système de santé qui “agit sur les décideurs locaux et intervient sur la population” par la création d’une demande.
Lors du débat, d’aucuns ont déploré “la gestion catastrophique” du secteur, signalant l’inexistence d’une carte sanitaire et la faible part réservée à la prévention, à la formation et l’entretien des infrastructures (2% chacun), dans le budget national initial de la santé de l’année 2007. “Le budget des moudjahidine est presque égal à celui de la santé et il est équivalent aux budgets des ministères de l’Enseignement supérieur, de la Formation professionnelle et de la Jeunesse”, a constaté un participant. Ce dernier a aussi alerté contre l’actuelle “expansion anarchique et dangereuse” du secteur privé, devant le retrait du rôle de régulation de la tutelle.
D’autres intervenants ont, quant à eux, plaidé pour la révision des programmes de formation, en prévision de la prochaine décennie, pour sortir des “tendances approximatives”. “La politique de santé est un enjeu politique”, a résumé Pierre Chaulet, en proposant des pistes de réflexion pour la nouvelle politique sanitaire, dont “la réhabilitation des structures de proximité”, “l’amélioration des compétences humaines” accompagnée de l’appropriation des meilleures technologies, et “le développement du sens de la responsabilité sociale” des personnels de santé. “La transition démocratique est donc nécessaire”, a-t-il affirmé, appuyant le principe d’une concertation la plus large.
La rencontre s’est terminée par un discours prononcé par Rédha Malek. Pour ce dernier, la santé, comme les autres secteurs, “fait partie d’un environnement qui ne pousse ni à l’innovation, ni à l’initiative, ni à l’épanouissement de l’Homme”.
Bien au contraire, “on pousse les gens à partir de ce pays”, a-t-il ajouté, en qualifiant l’hémorragie de la matière première de “scandaleuse”. Le président de l’ANR a également invité les citoyens à faire l’effort de s’impliquer dans la bataille de la rationalité et les débats qui engagent l’avenir des Algériens. Avant de conclure par cette interrogation : “En 2020, la population sera de 40 millions, comme il vient d’être dit. Si on ne se prépare pas dès à présent, qu’arrivera-t-il à nos enfants ?”